Échange avec Karim Djinko, Chef de Mikado FM au Mali

L’UNESCO a le plaisir de rendre cet entretien disponible et libre de droits en version texte et audio pour célébrer la Journée Mondiale de la Radio 2019. Les stations de radios sont tout particulièrement encouragées à diffuser cet entretien, que ce soit dans sa totalité ou bien en extrayant les réponses et en posant les questions directement.

L’UNESCO a eu le plaisir de s’entretenir avec Karim Djinko, dirigeant depuis trois ans de MIKADO FM, la radio des Nations Unies au Mali qu’il a contribué à bâtir pour soutenir les efforts de paix et de réconciliation des Maliens. Le journaliste canadien né en Côte d’Ivoire cumule 20 ans d’expérience en journalisme, en gestion et en développement de médias. Avant de rejoindre la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali (MINUSMA), il a travaillé notamment comme journaliste à Radio-Canada, chaine de service public canadienne. Il a également collaboré à différentes publications dans la presse écrite en Amérique du Nord, en Europe et en Afrique en plus de diriger des rédactions. Karim Djinko, 45 ans a développé une expertise dans les problématiques liées au renforcement des médias dans les contextes post-conflit et de sociétés en transition démocratique. Il est lauréat du prix Lizette-Gervais décerné au Québec, pour son reportage radio “Gays et lesbiennes Noirs au Canada”.

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Q. Merci beaucoup d’être avec nous aujourd’hui pour nous parler de la Journée mondiale de la radio 2019. Vous êtes le Chef de Radio Mikado, la station de radio pour la mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation au Mali. Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur la programmation de la station ?

Mikado FM vise à accompagner les efforts des maliens à établir une réconciliation nationale durable. C’est une radio lancée depuis 2015 à la demande du Conseil de sécurité de l’ONU par les autorités maliennes et la société civile, selon les études faites sur le terrain. C’est une radio généraliste de service public qui émet 24 heures sur 24. Nous avons une portée nationale et émettons sur une bonne partie du territoire malien, notamment à Bamako, Gao, Tombouctou, Saïd, Ménaka pour ne citer que ces localités. Nos programmes sont conçus pour donner aux populations des informations fiables et crédibles et qui ont un impact sur leurs quotidiens, à tous les niveaux que ce soit en politique, en économie, en santé. En période post-crise, évidemment, l’information est essentielle.

La radio des Nations Unies au Mali informe notamment sur le contenu de l’accord de paix, ses différents développements et ses enjeux. Nous expliquons aussi le travail et le mandat et la mission de l’ONU au Mali, les agents spécialisés aux Nations Unies et tous les agents qui œuvrent à la stabilisation du pays notamment les ONG internationales ou locales. Pour mieux répondre aux préoccupations des populations, il est évident qu’il faut connaitre leurs préoccupations et la radio permet de donner de la voix aux Maliens aux quatre coins du pays à travers notre réseau de correspondants dans les principales villes du Mali. MIKADO FM joue également sa partition de vecteur de cohésion sociale d’éducation notamment à la culture de la paix. Nous sommes ouverts à toutes les sensibilités, à toutes les voix maliennes. La programmation comprend notamment des bulletins d’information, des magazines, des débats interactifs et bien sûr la musique.

Q. Dans les situations d’après-conflits, comment la radio peut favoriser la tolérance entre ses auditeurs selon vous ?

D’abord et avant tout, en donnant la parole aux éditeurs pour leur permettre d’exprimer leurs préoccupations. On se connait et se comprend mieux lorsqu’on connait les préoccupations des autres. Il faut savoir que le Mali est un grand, vaste pays d’un million de M2 et les déplacements sont tellement compliqués que les populations du sud savent parfois peu de choses sur le nord du pays, l’inverse est aussi vrai. Donner la parole mais aussi créer des conditions de dialogue sur les préoccupations nationales, c’est pourquoi on organise chaque jour à MIKADO FM des débats interactifs. Que l’on soit à Tessalit, à Gao ou à Ménaka, on peut participer au téléphone et tout cela bien sûr renforce l’inclusivité et la communauté. Nous diffusons également des messages de paix de leaders communautaires pour apaiser les tensions lorsqu’elles surgissent, réunis par exemple autour d’une même table pour trouver des solutions aux violences communautaires au centre du pays. Cela a un impact direct qui n’a pas de prix, la radio permet de le faire. C’est le médium le plus accessible et qui répond le plus aux traditions de l’oralité du Mali. Il faut savoir que le taux d’analphabétisme est très élevé au Mali, ça rend encore plus nécessaire de communiquer par l’entremise de la radio. Tout le monde ne peut pas lire un journal, d’ailleurs c’est difficile de lire un journal en dehors de Bamako, néanmoins tout le monde peut écouter la radio et ça c’est essentiel.

Q. Pour diffuser avec succès les informations aux personnes qui en ont besoin, il est primordial que les radios communiquent dans les langues principales de leurs auditeurs, existent -il des histoires qui démontrent l’importance de la radiodiffusion en langues autochtones à MIKADO FM ?

Oui bien sûr, outre le Français, on diffuse dans les cinq principales langues nationales notamment le Bambara, le Songhaï, le Tamashek et l'Arabe. Toutes nos productions en langues nationales sont les plus populaires. Le téléphone fait participer les auditeurs. Nous avons du reste bonifier nos programmations en langues nationales, c’était pour répondre aux souhaits exprimés par les auditeurs eux-mêmes dans le cadre d’une étude menée auprès de la population récemment. Nous partageons nos productions aussi avec les radios locales qui en font la demande. Les programmes les plus visités sont ceux en langues nationales. Je reviens d’une série de reportages à Tombouctou, où différents acteurs m’ont dit qu’ils aimaient que MIKADO inclût aussi systématiquement les langues nationales quand on fait des retransmissions en direct de grands événements comme la conférence d’entente nationale ou encore les dernières élections présidentielles. On s’assure du droit du public à l’information y compris ceux qui ne parlent pas le Français et qui ont le droit d’avoir de l’information dans leur langue.

Q. Depuis la création de RADIO MIKADO, j’imagine que les émissions de la station ont couvert des histoires aux sujets variés. Est-ce qu’il y en a une qui ait particulièrement mis l’accent sur les questions liées au genre ?

Pas juste une. En fait la question du genre est fondamentale pour MIKADO FM. On décline la question du genre dans notre manière de travailler d’abord et avant tout, on s’assure que dans nos reportages, nos débats, le choix des invités reflète la diversité, dans la mesure du possible en tous cas. Un reporter, par exemple, quand il va dans un village, il a la consigne de ne pas juste se contenter de faire des interviews avec la notabilité, les organisations dominés souvent exclusivement par des hommes. Il va également chercher d’autres sons de cloche et notamment les femmes, les jeunes. On a aussi des programmes spécialisés sur les questions de genre, les lundis sont réservés exclusivement aux questions de genre et préoccupations. On parle des droits des femme, leur place dans la société, les questions des violences faites aux femmes, pour ne citer que ces thèmes. Il y a aussi la question de la représentativité au sein de la rédaction. En ce moment deux femmes animent des émissions d’informations matinales qui est probablement une première au Mali, à l’échelle mondiale il y en a peu. Notre magazine d’information phare en fin de journée est aussi animé par une femme qui est par ailleurs coordinatrice de la rédaction donc à différents niveaux on essaye de prendre en compte la dimension genre et la place des femmes pour nous est importante.

Q. Le thème de la Journée mondiale de la radio 2019 est « dialogue, tolérance et paix ». Quel serait votre message pour cette journée ?

C’est un thème d’autant plus pertinent qu’on assiste partout à travers le monde à des sensations de repli, d’enserrement, la question de la migration, des frontières, fait ressurgir de vieux démons même si la migration ne concerne que 3% de la population mondiale. Il faut donc dialoguer, se tolérer pour aboutir à une paix durable et en cela la radio continue de jouer un rôle essentiel même à l’heure des réseaux sociaux, de la fragmentation de la consommation de l’information, la radio reste un moyen de communication qui est incontournable. Je profite de l’occasion pour souhaiter une bonne fête de la radio aux auditeurs et toutes les personnes partout qui font parfois ce métier dans des conditions difficiles, au péril parfois même de leurs vies. Bonne fête à tous !

 

Merci Karim pour votre témoignage !

 

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