L’UNESCO s’est récemment entretenue avec Jean-Pierre Constantin sur son rôle de médiateur de France Médias Monde

 

rfiL’UNESCO s’est récemment entretenue avec Jean-Pierre Constantin sur son rôle de médiateur de France Médias Monde, composé des trois pôles rédactionnels : Radio France Internationale (RFI), France 24 et Monte Carlo Doualiya. M. Constantin a été nommé en 2013 après avoir exercé pendant de nombreuses années son métier de journaliste arabophone à Monte Carlo Doualiya.

Pouvez-vous nous décrire en quoi consiste votre poste de médiateur ?

Le médiateur est l’interface entre le public et la rédaction. Il est en quelque sorte l’avocat du public auprès de l’organisation, tout en restant totalement indépendant. Il s’occupe des questions de déontologie et des plaintes d’auditeurs ou d’institutions. Son rôle est consultatif et il intervient toujours a posteriori.

Selon vous, pourquoi est-il important pour une organisation comme RFI que ses auditeurs et utilisateurs puissent partager leurs avis ? Que ce soit à travers un médiateur ou d’autres méthodes.

Cela améliore l’interaction entre les auditeurs et la radio. D’un côté, un émetteur – dans ce cas RFI – diffuse des informations, et en retour, le public envoie ses sentiments. C’est une marque de crédibilité et de confiance.

 

Pouvez-vous nous donner quelques exemples de demandes ou de remarques que vous avez reçues jusqu’à maintenant ?

Il est très souvent reproché à RFI, et plus largement à France Médias Monde, de diffuser de la propagande car le groupe dépend du gouvernement français. Or ce n’est pas le cas. Certes, nos journalistes intègrent des valeurs françaises à leurs démarches – droits de l’homme, tolérance, etc. – mais ils n’en demeurent pas moins indépendants.

L’une des principales tâches d’un journaliste consiste à vérifier ses informations. Si ce travail est effectué convenablement, cela réduit de façon considérable les risques de plaintes. En fait, 90% des plaintes d’auditeurs que nous recevons sont dus à un manque d’attention ou à un malentendu.

 

Comment y répondez-vous ? Les décisions prises en conséquence sont-elles rendues publiques ou restent-elles en interne ?

Chaque situation est étudiée au cas par cas. Par exemple, si le choix est fait par la rédaction de ne pas diffuser certaines photos sur son site ou ses réseaux sociaux, cette décision est expliquée au public.

En cas de faute, des excuses sont faites en premier lieu directement à l’auditeur, puis dans un second temps à l’antenne lorsque la rédaction et le public dans son ensemble ont un enseignement à en tirer.

 

Dans quelle mesure les réseaux sociaux ont-ils fait évoluer votre rôle ? Passez-vous plus de temps qu’auparavant à répondre à des demandes provenant des réseaux sociaux ?

Je n’ai pas de compte Facebook en tant que médiateur de France Médias Monde, mais cela devrait bientôt se faire.

Les réseaux sociaux sont compliqués car la médiation est basée sur la nuance et l’apaisement ; après avoir pris connaissance d’une situation, je me donne un délai de 24h avant d’envoyer ma réponse pour être certain d’avoir le recul nécessaire. Or les réseaux sociaux, notamment Twitter, jouent sur les « petites phrases ». En fait, le médiateur est désormais le plus souvent saisi en deuxième instance car les auditeurs contactent directement les journalistes sur leurs comptes personnels.

Vos pages web possèdent toutes une section « commentaires » : comment RFI gère-t-elle ces commentaires en ligne ?

Etre médiateur ne veut pas dire être modérateur ou censeur. RFI emploie une entreprise externe spécialisée pour la modération de son site : un premier tri est effectué par mots clés, puis un second par une personne.

Nous traversons une période de notre histoire où les opinions sont de plus en plus marquées. Comment RFI garantit-elle un équilibre entre tous ces points de vue à l’antenne tout en s’assurant de promouvoir un dialogue ouvert et tolérant ?

RFI a pour but d’informer, et non de défendre une cause, de promouvoir des idées ou de favoriser telle ou telle opinion politique. Tout est mis en œuvre pour respecter dans la mesure du possible un équilibre des opinions en évitant la censure et/ou la propagande. C’est un effort constant.

Nos journalistes donnent la parole à toutes celles et à tous ceux dont les discours sont diffusables. S’il y a un appel à la violence, au meurtre, à la haine ou au racisme, nous dépassons le domaine de la parole pour entrer dans le domaine du délit, qui est évidemment condamnable.

RFI est une grande organisation. Quels conseils donneriez-vous aux petites radios communautaires pour qu’elles fassent en sorte de répondre aux attentes de leurs auditeurs ?

Elles devraient effectivement se doter d’un médiateur, mais pour beaucoup d’entre elles l’aspect financier est un grand frein. Une solution possible serait alors d’avoir un médiateur pour plusieurs radios, je pense notamment en Afrique. Il s’agirait d’une co-médiation, mais les radios doivent s’accorder sur la même ligne éditoriale pour que cela fonctionne.

Une nouvelle charte interne est en cours de rédaction. Pourquoi est-ce important d’en avoir une ?

Le journalisme est un métier empirique et non théorique. Chaque jour apporte une situation nouvelle et donc un enseignement nouveau qui doit être inclus dans la charte. Cette charte est donc un document évolutif et non contraignant.

La couverture médiatique qui a suivi le massacre de Sabra et Chatila en 1982 au Liban est à mon sens un bon exemple. Après cette tragédie, des photos graphiques et violentes des camps et des cadavres ont été diffusées, ce qui a choqué le public. Les journalistes ont appris de cela. Plus tard, pour les attaques du 11 septembre 2001, aucune photo de ce type n’a été publiée. L’émotion en était-elle moins forte ? Non. Ce genre de photos joue sur l’émotion mais n’a aucune valeur d’information, et de ce fait n’est pas nécessaire.

Qu’est-ce qui a changé depuis la mise en œuvre de la première charte en 1996 ? La place grandissante des réseaux sociaux joue-t-elle un rôle important dans les méthodes de travail des journalistes ?

Les réseaux sociaux sont un piège car ils imposent un rythme rapide qui nuit à la vérification de l’information. La différence entre un journaliste et un « tweeto » réside dans la déontologie, car les réseaux sociaux encouragent et facilitent le dérapage. Voici un exemple : en mars 2015, il a été annoncé par un journaliste sur Twitter qu’une chroniqueuse TV (française) avait été agressée, ce qui a fait le buzz. Or il s’agissait d’un canular. Mais ce journaliste a mis en ligne ces informations sans les vérifier.

Parallèlement, les réseaux sociaux sont aussi d’importants vecteurs d’information qui ont changé les méthodes de travail des journalistes, notamment avec le journalisme dit « citoyen ». France Médias Monde possède d’ailleurs une sous-charte spécifique aux réseaux sociaux pour mieux encadrer leur utilisation.

Addendum :

Aujourd’hui, le média est devenu multimédia : TV, radio, web. Beaucoup, peut-être même trop, d’informations sont facilement disponibles. Cela induit une prise de conscience généralisée de l’importance des médias dans la société, voire même la création d’une réalité exclusivement médiatique. Malheureusement cela est parfois utilisé à mauvais escient par certains groupes, au point d’altérer la réalité pour tromper les journalistes, les manipuler. Les médias deviennent alors acteurs d’une situation, ou pire encore, sa cause.

En savoir plus