Entretien : « Les jeunes journalistes sont de plus en plus nombreux à occuper des emplois précaires. »

Cet article est libre de droits. Elisabet Cantenys et l'UNESCO autorisent les radio et télédiffuseurs, la presse écrite et le grand public à utiliser en partie ou en totalité cet article pour célébrer la Journée mondiale de la radio 2015.


Image © Elisabet Cantenys

Entretien avec Elisabet Cantenys, responsable des programmes du Fonds Rory Peck, organisation d’assistance, d’accompagnement et de protection sociale des journalistes indépendants dans le monde entier.


Les journalistes de la radio et en particulier les jeunes journalistes sont-ils en contact avec le Fonds Rory Peck de protection et d’assistance ?

Elisabet Cantenys : Bien sûr, nous apportons notre aide à de nombreux journalistes de radio. Mais de plus en plus de journalistes indépendants, notamment parmi les jeunes, sont aujourd’hui polyvalents et travaillent sur différentes plates-formes. Autrefois, les frontières entre les secteurs
– radio, télévision et presse écrite – étaient plus claires. Ce n’est plus le cas. Les jeunes journalistes sont de plus en plus nombreux à occuper des emplois précaires, ce qui les oblige à se diversifier dans différents médias.

Le risque, pour les journalistes de la radio, est souvent lié à l’immédiateté du média. Nous avons souvent vu des journalistes indépendants visés pour avoir interviewé à la radio des personnes dont les propos avaient suscité des dissensions ou des controverses. Dans de tels cas, les journalistes sont souvent suspectés de collusion avec leur interlocuteur ou, pire, d’être les relais médiatiques de l’autorité ou de l’homme politique controversé. Nous rencontrons beaucoup de journalistes dans cette situation, par exemple en Amérique latine.

Vous intervenez souvent dans des zones touchées par des conflits ou des crises humanitaires. Pouvez-vous nous donner un exemple des situations auxquelles les jeunes journalistes radio sont confrontés dans ces contextes ?

Je me souviens du cas de Gift Friday, au Soudan du Sud. Gift a travaillé pour Yambio FM jusque fin 2012, date à laquelle la station de radio en manque de fonds a cessé de payer son personnel et ses journalistes indépendants. Gift a décidé de réaliser son rêve d’étudier le journalisme à l’université. En août 2013, il a entamé une licence de journalisme à l’Université Nkumba, à Entebbe (Ouganda). Sa famille, qui possédait une exploitation agricole à Yambio (Soudan du Sud), finançait ses études. Cependant, le 15 décembre 2013, le pays a plongé dans la guerre civile.

La famille de Gift s’est exilée, abandonnant maison et exploitation, leur seule source de revenus. Gift s’est donc immédiatement retrouvé sans ressources. Depuis décembre l’année dernière, il ne peut plus payer son loyer à Entebbe et ses frais d’inscription pour le second semestre n’ont pas été réglés. Faute de revenus, Gift dépend de ses amis et de certains de ses anciens collègues pour survivre en Ouganda. Il affirme que son propriétaire lui a même confisqué certains de ses biens jusqu’à ce qu’il soit en mesure de régler le montant de son loyer.

Quel conseil vous-même et votre organisation pouvez-vous donner à un jeune journaliste radiophonique indépendant aujourd’hui, en particulier s’il doit couvrir une zone de conflit ?

Soyez préparés et ne partez pas les mains dans les poches : suivez la formation à la sécurité nécessaire, emportez l’équipement de protection requis, évaluez les risques, élaborez un plan de communication global et établissez un document de preuve de vie (des modèles [en anglais] sont disponibles sur notre site Internet), souscrivez une bonne assurance et soyez physiquement et mentalement préparé. Si votre reportage est une commande, parlez franchement des risques et des mesures que vous entendez prendre avec ceux qui vous ont engagé. Bref, adoptez une approche globale de la sécurité. Celle-ci ne consiste pas seulement à porter un casque.

Nous voyons apparaître une nouvelle génération très désireuse de faire carrière dans le journalisme. Pour certains de ces jeunes, travailler en indépendant est un choix, un style de vie, mais pour beaucoup d’autres c’est la seule façon de rester dans le journalisme, puisqu’il semble qu’il y ait moins de postes permanents disponibles. ■


Elisabet Cantenys, ancienne journaliste, est titulaire d’un master en politique internationale de l’Université de Londres et a étudié le journalisme à l’Université Raymond-Lulle, en Espagne. Elle a travaillé pendant quatre ans à New York en tant que journaliste indépendante et productrice de documentaires, avant de rejoindre, en 2004, le Fonds Rory Peck établi à Londres. Ce fonds est une organisation à but non lucratif qui soutient les journalistes indépendants partout dans le monde. Il leur propose son aide pour faire face aux types de situations dangereuses auxquelles ils peuvent être confrontés, telles que menaces, agressions physiques, mais aussi problèmes juridiques. Le programme d’assistance du Fonds Rory Peck vient souvent au secours de personnes physiques et apporte son aide à près d’une centaine de journalistes chaque année. En outre, le Fonds offre des ressources en ligne et supervise des programmes spécialisés tels que des ateliers de formation à la sécurité par le biais du Fonds pour la formation aux milieux hostiles.

Elisabet Cantenys et l'UNESCO autorisent les radios et autres utilisateurs à se servir de tout ou partie de cet article pour célébrer la Journée mondiale de la radio.

Avertissement
Les désignations utilisées dans le présent article et la présentation des données qui y figurent n’impliquent aucune prise de position quant au statut juridique de tel ou tel pays, territoire, ville ou zone ou de ses autorités, ni quant au tracé de ses frontières ou limites. Les idées et les opinions exprimées dans le présent article sont celles des auteurs, ne reflètent pas nécessairement les points de vue de l’UNESCO et n’engagent en aucune façon l’Organisation.

Image: United States Army - CC-BY-2.0