Article: Journaliste radio – un métier précaire où l’on entre jeune et que l’on quitte jeune


Image © Laurent Poillot

Cet article est libre de droits. Laurent Poillot et l'UNESCO autorisent les radio et télédiffuseurs, la presse écrite et le grand public à utiliser en partie ou en totalité cet article pour célébrer la Journée mondiale de la radio 2015.

Laurent Poillot, journaliste, membre de l’association Profession Pigiste et cofondateur, à Lyon, de l'Atelier des médias.


En France comme ailleurs, la mutation du secteur professionnel journalistique est évidente, avec à la clé des destructions d’emploi. En 2013, la Commission de la carte d’identité des journalistes professionnels (C.C.I.J.P) a délivré 36 823 cartes de presse. Sur ce total, 9 363 cartes concernaient des journalistes pigistes, autrement dit rémunérés à la prestation ponctuelle ou régulière, et des journalistes en recherche d’un emploi. Ces situations représentent aujourd’hui plus de 25 % de la profession.

Cette précarisation touche évidemment de très près les jeunes qui entrent sur le marché du travail. Une étude réalisée en 2013 par l’Observatoire des métiers de la presse révèle qu’aujourd’hui, 68 % des moins de 26 ans sont engagés à la pige et ce chiffre est en progression constante. De 50 % en 2009, il est passé à 60 % en 2010.

Cette fragilité actuelle du statut du journaliste se vérifie également dans le domaine de la radio. Sur les 37 000 cartes de presse attribuées en 2012, 3 563 ont été délivrées à des journalistes exerçant pour ce média, dont 61 % travaillant pour le secteur public et 39 % employé dans le secteur privé.

C’est aussi en radio que l’on recense les plus bas revenus des journalistes pigistes titulaires d’une carte de presse, âgés de moins de trente ans dans leur très large majorité. Ces revenus sont de l’ordre de 1 500 euros bruts par mois. Souvent, ils tardent à venir. Une jeune femme pigiste pour une grande station de radio privée nationale m’a raconté un jour qu’elle avait travaillé une semaine entière, et attendait toujours d’être payée cinq mois après.

Lorsqu’ils entrent aujourd’hui dans le métier, certains jeunes journalistes développent une stratégie de spécialisation au sein d’un type de média en particulier. Mais pour la plupart, la polyvalence s’impose, avec l’obligation de travailler à la fois en presse écrite, en télévision et en radio pour s’assurer des rentrées convenables. Cette situation leur pose en même temps une vraie question : quelle est ma disponibilité réelle, dans chaque média, pour fournir un travail suivi et de qualité ?

Une étude réalisée en 2013 par l’Observatoire des métiers de la presse révèle qu’aujourd’hui, 68 % des moins de 26 ans sont engagés à la pige et ce chiffre est en progression constante.

Je me souviens du témoignage d’une journaliste pigiste régulière au sein d’une radio en Auvergne. Elle a vu arriver de plus en plus d’étudiants au sein de la station. Les jeunes dégagent une fraîcheur. Ils apportent du sang neuf à l’antenne et eux-mêmes « consomment » beaucoup de radio. Ils viennent travailler par envie, au sein d’un média d’actualité « chaude » qui les séduit. Mais au bout de quelques années d’activité, d’autres jeunes arrivent et les précédents se retrouvent avec une activité moindre, quand ils ne sont pas poussés vers la sortie. Dans ces conditions, l’inclusion des jeunes à la radio est à la fois fragile et pas forcément durable. Par souci de se protéger et de garder toutes leurs chances pour leur future carrière, les jeunes n’osent pas soulever ouvertement le problème. Ils veulent s’intégrer, donc ils se soumettent.

Aujourd’hui, on entre jeune dans le métier, mais on le quitte jeune également. A 40 ans, dans ce pays, un journaliste sur deux arrête sa carrière. Nous le constatons d’ailleurs au sein de notre association, dont peu de membres ont dépassé cet âge-là. Dans une autre étude publiée en novembre 2013 par la Société civile des auteurs multimédia - la Scam -, les journalistes interrogés adressaient comme griefs principaux à la profession : « la précarité », « l’isolement » et « le manque de reconnaissance ». C’est un enjeu que nous voulons relever au sein de Profession pigiste. Les journalistes ont et auront, pour les plus jeunes, à se poser à un moment donné la question de la valorisation de leurs compétences. En se formant, en entretenant des réseaux diversifiés et en s’ouvrant aussi à des gens qui ne sont pas forcément journalistes. ■


À propos de l’auteur
Laurent Poillot, journaliste, est membre de l’association Profession Pigiste qui regroupe, en France, près de 500 adhérents. Profession Pigiste organise chaque année, dans une ville différente, ses "48 heures de la pige", la seule manifestation offrant actuellement aux journalistes pigistes des repères pour leur évolution de carrière.

Il est cofondateur, à Lyon, de l'Atelier des Médias, un espace de travail partagé fréquenté par près de 70 personnes, conçu pour rompre l'isolement social des freelances et encourager les démarches collaboratives. C’est notamment là qu'ont été créés l'organisme de formation Illya (150 journalistes formés en France, dès sa première année de création) et le collectif WeReport, dont l’une des vocations est de vendre auprès des médias des reportages menés à l’étranger. Jeune journaliste pigiste de radio, Daphné Gastaldi en assure la coordination.

Avertissement
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